Défense de la CGT
Publié par promcomm sur avril 3, 2008
«Gouvernance commune » et « loyauté entre partenaires » sont les ennemis du syndicalisme de classe. Le soit-disant syndicalisme dit « d’accompagnement », c’est à dire de collaboration de classes, est la réponse classique du patronat pour contrer et endiguer le syndicalisme digne de ce nom en introduisant la division dans les rangs mêmes des travailleurs. Historiquement la CGT a été en première ligne pour dénoncer et combattre les collaborateurs de la bourgeoisie dans les rangs ouvriers que sont les organismes de co-gestion à forme syndicale, tels que la très chrétienne CFTC ou son avatar moderne, la CFDT à visage réformiste. Que la CGT elle-même devienne sensible à cette nocive idéologie co-gestionnaire , voire perméable aux poisons de la collaboration de classes, est une dangereuse dérive que dénonce sans complaisance l’article ci-dessous à partir d’une lecture critique détaillée d’un récent document confédéral.
Cette critique est en même temps, on l’aura compris, une véritable défense de la CGT : sans idéaliser comme d’autres savent le faire l’histoire réelle du « syndicat de Benoit -Frachon et Georges Séguy », qui souvent connut des dérives réformistes, la rédaction de Prométhée estime que le passage d’un réformisme plus ou moins manifeste à une intégration ouverte dans l’appareil d’État est une ligne de démarcation qu’il convient de ne pas franchir.
Dans ces pages nous avons déjà abordé en détail la façon dont la direction de la CGT a conduit à l’échec la grève contre les régimes spéciaux de retraites, dernier obstacle dans la remise en cause du droit à une véritable retraite pour tous. Nous abordons ici les fondements idéologiques qui animent cette direction, à partir d’une analyse des repères revendicatifs publiés dans Le Peuple du 13 juin 2007.
On constatera comment on peut passer de glissements sémantiques à des glissements politiques et on prendra la mesure du sens profond de ce passage de l’adresse de la Commission exécutive confédérale du 6 décembre 2007 selon lequel la démarche de la CGT « incarne un nouveau syndicalisme, elle (…) bouleverse le paysage syndical jusqu’ici perçu comme étant constitué par deux pôles : l’un de contestation, l’autre de proposition. »
A la trappe l’exploitation de l’Homme par l’Homme
La fiche 5 des nouveaux repères revendicatifs, les anciens datant de 1997, assène brutalement que « les entreprises doivent être responsabilisées socialement et territorialement au développement économique et social des populations dans les territoires où les entreprises sont implantées. » Alors que chaque jour la réalité vient apporter la manifestation de la preuve que les entreprises ne fonctionnent que sur l’extorsion de la plus-value produite par les travailleurs, voilà que la direction de la CGT trouve des vertus aux vices des exploiteurs. Acceptant le discours terroriste du Medef sur les difficultés des entreprises, la direction confédérale plonge dans le marais nauséabond du besoin d’aides publiques aux actionnaires par la création de fonds publics régionaux intégrant les aides de l’Union européenne et allant jusqu’à y ajouter l’épargne salariale. Si vous cherchez, au moins dans le préambule, une vague référence à la lutte des classes ou à l’exploitation capitaliste, vous en serez pour vos frais. Tout au long de ce document de 128 pages vous trouvez une version moderne de l’association capital-travail.
Confrontée à la flexibilisation à outrance du travail (livre vert de l’Union européenne, accord – signé par FO – sur la remise en cause du contrat de travail et le licenciement par consentement mutuel), confrontée à l’allègement au maximum du nouveau Code du travail qui entrera en vigueur… le 1er mai 2008, la direction confédérale ressort son arme fatale de sécurité sociale professionnelle qui se présente comme l‘abandon du droit collectif au profit de droit individuel « opposable » (encore un !). Ce faisant, elle fragilise les conditions de lutte contre l’idéologie patronale qui cultive depuis des années l’individualisme. Dans ces conditions, rien d’étonnant que dans la fiche 15 on relève ces étranges propos pour des syndicalistes, fussent-ils « de proposition » : « Comment définir clairement la justification économique et sociale de l’annualisation du temps de travail ? » Pour l’instant cette question reste sans réponse, preuve que l’évolution de la direction de la CGT est encore incomplète.
La fiche 10 affirme : « Le salaire doit être la juste rémunération de la force de travail. » Nous assistons là à une véritable contre-révolution copernicienne et la fiche 11 estime que le SMIC à 1 500 € brut serait une juste rémunération. Nous mettons au défi nos bureaucrates de Montreuil de venir justifier cela dans les ateliers et les bureaux. Rappelons, pour ceux qui auraient oublié leurs classiques, qu’en 1880 Friedrich Engels définissait le salaire équitable (depuis Ségolène Royal on dit « juste ») comme : « la somme dont l’ouvrier a besoin pour se procurer, conformément aux conditions de son milieu et de son pays, les moyens qui lui permettent de continuer à travailler et à se reproduire. » (1) C’est ainsi que le capitaliste va abuser de la mondialisation de son système en délocalisant là où les besoins sont les plus faibles, mais cela semble avoir échappé à la logique actuelle de la direction de la CGT.
Capitulation dans la défense de la Sécurité sociale
La fiche 10, tout en qualifiant à l’instar du gouvernement et du patronat, les cotisations sociales de « charges sociales », reconnaît que les exonérations dont bénéficie le patronat constituent une baisse de salaire et tire l’ensemble des salaires vers le bas. Une lueur de lucidité. Et que croyez-vous que cette fiche en déduise ? Surtout pas de les abroger, même si tout observateur un tant soit peu intelligent peut se rendre compte que le déficit de la Sécurité sociale est volontairement fabriqué par ces exonérations grandissantes afin d’apporter la preuve incontestable que notre système de protection sociale n’est plus viable et qu’il est temps de satisfaire l’appétit d’ogre des compagnies d’assurances et autres fonds de pensions.
Pire la fiche 20 adopte l’axiome idéologique du Medef et du gouvernement : « Ce système [de cotisations] peut pénaliser l’emploi, le salaire, les qualifications et leur reconnaissance dans les salaires. »Voilà la direction confédérale adepte de la thèse selon laquelle le travail représente un coût, alors que les indécrottables syndicalistes de classe que nous sommes s’époumonent à brailler que c’est le capital qui est un coût pour la société et que les faits nous donnent raison chaque jour.
Toujours selon le principe qu’il faut venir en aide aux entreprises pour qu’elles soient en mesure de donner du travail, la fiche 20 propose ni plus ni moins qu’une réforme technocratique du calcul des cotisations en fonction de divers ratios comme « masse salariale sur valeur ajoutée » et « revenus financiers sur valeur ajoutée ». Quant à la retraite, la fiche 22 réalise le tour de force de la revendiquer à 60 ans sans se prononcer sur la durée de cotisations. Une telle position, cachant mal l’acceptation des 40 ans, plombe d’avance la construction de l’indispensable lutte d’ensemble contre le projet gouvernemental des 41 ans de cotisations.
Du service public au service d’intérêt économique général
La fiche 30 entretient volontairement la confusion entre un véritable service public et le service d’intérêt général. Elle disserte sur la nécessaire « réappropriation publique » sans jamais s’engager sur le contenu de cette nébuleuse. Elle avance la tarte à la crème de la création de « pôle publics » pour l’énergie, l’eau, les transports, la finance. Il s’agit d’un remède miracle qui agit comme un placebo sur le capitalisme. Vous trouvez que les rapaces de la distribution de l’eau, qui a été un sujet qui s’est invité dans la campagne électorale pour les municipales, abusent. Réponse de la direction confédérale : créons un pôle public mais ne nous parlez ni de nationalisation ni de municipalisation. Le pôle public s’évertuera à leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité sociale. Si ce n’était pas grave, cela en serait presque comique.
Le pouvoir, qu’il soit de droite ou de gauche, s’est doté depuis des années d’outils pour confier au privé les missions de services publics non encore privatisées. Le pivot de cet arsenal est le partenariat public-privé (PPP). Son principe est fort simple, si une collectivité (de la Commune à l’Etat) envisage un investissement important comme la construction d’un hôpital, d’une prison, d’un réseau de télécommunications, moyennant un loyer sur plusieurs dizaines d’années il peut confier la totalité de cet investissement à une entreprise privée qui gérera tout ou partie du projet : conception, réalisation, fonctionnement y compris le personnel. Si vous pensez que la direction confédérale est contre cette forme de privatisation à peine déguisée, vous vous trompez. Elle revendique seulement : « un cahier des charges précis et un contrôle public et social approprié. C’est aussi vrai pour les contrats de partenariat et autre partenariats public-privé. »
Nous sommes aux antipodes de ce que préconisait le vieux Friedrich Engels dans le texte déjà cité : « Transfert des moyens de production, matières premières, fabriques et machines aux mains du peuple travailleur. »
Quand le syndicat devient un partenaire social loyal
Nous connaissions la tendance lourde de la direction de la CGT à participer à toutes les instances formelles ou informelles (petit déjeuner avec le Président par exemple) de production de diagnostics partagés comme le Conseil d’orientation des retraites (COR) ou celui de l’emploi et toutes les conférences convoquées par les ministres. Ainsi lors de celle sur l’emploi et les revenus du 14 décembre 2006 convoqué par Dominique de Villepin, Bernard Thibault déclarait sans s’étrangler : « Concernant le diagnostic de la situation, nous partageons les grandes lignes des différents rapports du Conseil d’orientation de l’emploi et de la Cour des comptes et tout particulièrement celui du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale [dirigé par un certain Jacques Delors, NDLR] qui servent de support à cette conférence. »
La fiche 7 des repères introduit une nouvelle notion totalement étrangère à la lutte des classes : celle de la loyauté. Elle propose « une consultation effective et loyale des partenaires sociaux tout au long du processus législatif : en amont de la conception des lois, puis dans la période de formulation du projet et enfin dans la phase de mise en œuvre (élaboration des décrets), suivi de l’application et des difficultés éventuelles; »
Là nous touchons le fond et le cœur du problème. La direction confédérale fait sienne l’idée que le syndicat est un rouage comme les autres de l’appareil d’État. C’est le point de passage de la contestation obligatoirement stérile à la proposition nécessairement constructive. Cette position est conforme au rapport Chertier (membre du COR) de 2006 pour fonder « une culture de négociation » par « l’intégration des composantes de la société civile. » Ce rapport propose le concept de simple loi de ratification des accords signés entre le Medef et les syndicats. Retrouvant l’esprit de la réforme constitutionnelle de 1969 (rejetée par référendum) le rapport propose que les votes aux Conseil économique et social se fassent par collèges (patrons, salariés, etc.) Naturellement, ce rapport se place résolument dans la logique de l’Union européenne en vantant « son habitude de travailler ensemble et de permettre la reconnaissance mutuelle des partenaires,notamment la Confédération européenne des syndicats et l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs. » Quand la bourgeoisie veut briser les organisations de la classe ouvrière, elle cherche des solutions dans les vieilles méthodes du corporatisme. Mais les syndicalistes ne sont nullement obligés de lui emboîter le pas, bien au contraire.
La fiche 2 assène qu’il est « indispensable de renforcer les systèmes d’intégration régionaux, économiques, sociaux, politiques pour renforcer les liens de coopération et de développement plutôt que d’affrontement (Union européenne, Mercosur, Union africaine). » Voilà l’Union européenne, ce syndicat du crime capitaliste en Europe qui s’applique à libéraliser à outrance afin de faire disparaître toute forme de droit social, élevée au rang de bienfaiteur des travailleurs. Et pour être complet la même fiche préconise une refonte de la gouvernance mondiale. Il est nécessaire d’expliquer le sens exact de cet terme dont on se délecte dans les salons branchés de la bourgeoisie. Il s’agit d’une méthode de régulation, « d’un processus de coordination d’acteurs, de groupes sociaux, d’institutions pour atteindre des buts propres discutés et définis collectivement dans des environnements fragmentés et incertains; » (2) Traduisons ce langage d’experts incompréhensible. Il n’y a plus de classes sociales antagoniques, il n’y a que des acteurs à égalité. Il n’y a plus de système global dominant la société, il n’y a que des environnements fragmentés sans lien entre eux. Le gouvernement n’est plus ce « comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie tout entière » (3), ce n’est qu’un acteur parmi d’autres. Le monde étant devenu incertain, il est souhaitable qu’exploiteurs et exploités se serrent les coudes. Autrement dit la gouvernance (mondiale ou locale, politique ou d’entreprise) n’est qu’un synonyme moderne de collaboration de classes.
Défense du syndicalisme de contestation
La pratique de la direction de la CGT se déduit directement de ses orientations politiques exposées dans ses repères dits revendicatifs. Ainsi dans son adresse du 6 décembre 2007, elle annonce « la fin de l’opposition entre légitimité pour réformer, issue des résultats des élections présidentielles et légitimité des organisations syndicales à intervenir sur le contenu des réformes à conduire. » Autrement dit, elle a décidé de s’inscrire dans le carcan sarkozien et de ne pas sortir du rôle de partenaire loyal. L’ennui, c’est que cette stratégie conduit d’échec en échec : remise en cause du droit de grève dans les entreprises de transport, fin des régimes spéciaux de retraites. Qu’en sera-t-il concernant « l’électrochoc généralisé » que prépare le Président ? L’obstacle qui se lève devant cette stratégie c’est la défaite électorale qui vient de subir le camp présidentiel et le regain des luttes revendicatives dans lesquelles les salariés se moquent de la gouvernance et de la loyauté.
Militants de luttes de classe nous réaffirmons le rôle permanent du syndicalisme de contestation directe. Pour cela l’heure est au regroupement dans une opposition syndicale sur des bases clairement mobilisatrices : défense et extension des droits et garanties du salariat, défense de la cotisation sociale gérée par et pour les salariés, refus de toute forme de compromission avec le patronat et le gouvernement, boycott de toutes les instances dites de concertation et productrices de diagnostics partagés qui paralysent la lutte d’ensemble des salariés, lutte permanente contre l’exploitation.
Emile Fabrol
1.- Dans Salaire, Prix et Profit, Editions sociales, 1969, page 78
2.- Arnaldo Bagnasco et Patrick Le Galès, La Ville européenne comme société et acteur.
3.- Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste.

avril 4, 2008 à 5:07
Il n’y a pas que les dérives réformistes : le stalinisme a longtemps miné la CGT, et encore aujourd’hui le règne de la bureaucratie.
Ca fait plus de 60 ans que la direction de la CGT bafoue la charte d’Amiens.
Plutôt que des “orientations politiques”, il faudrait des orientations syndicales - syndicales de lutte !
avril 25, 2008 à 8:08
[...] Défense de la CGT [...]