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Désastre à l’italienne

Posté par promcomm le 1 mai 2008

A l’issue des élections italiennes des 13 et 14 avril dernier, un constat s’impose désormais à tous : dans ce pays, le prolétariat est politiquement marginalisé. Pas un député, pas un sénateur n’appartenant à un parti ayant un lien avec le mouvement ouvrier n’a pu se faire élire. Indiscutablement, donc, le fond est atteint.

L’évènement est d’autant plus important qu’on ne saurait oublier que durant des décennies, le PC italien fut le plus implanté d’Europe occidentale, véritable citadelle au sein de la société bourgeoise italienne. Sa disparition désormais totale est donc un tournant majeur, dont les répercussions ne sauraient être purement « italiennes ».

Il y a donc urgence à tirer les bilan de ces élections, à tenter d’en dégager les premières leçons politiques.

La crise de la bourgeoisie italienne

Pour comprendre ce qui vient de se dérouler, il faut rapidement redonner un certain nombre de repères relatifs à la situation italienne.

Crise politique….

On sait que durant la période de l’après-guerre, l’Italie fut dirigée par des gouvernements dirigés par le parti démocrate-chrétien (DC, fondée en 1942). Ces gouvernements ne purent jamais centraliser le pays à l’image de ce qui put être fait en France. Plus généralement, l’Etat républicain reconstruit à partir de 1946 ne put avoir qu’un contrôle relatif du pays et notamment des régions du sud. Dans ce contexte, la bourgeoisie italienne a du faire face à une crise politique quasi-permanente, comme en témoigne l’instabilité gouvernementale récurrente. Au plan institutionnel, le fonctionnement de ce pays n’est pas sans rappeler celui de la IV° République française – ce qui entrave la mise en œuvre de mesures « douloureuses ». L’existence d’un scrutin partiellement proportionnel favorise en effet les « petits » partis, donc l’instabilité gouvernementale. D’où l’importance de la question d’une nouvelle loi électorale, ce qui a été jusqu’ici impossible à mettre en place, en l’absence d’union nationale sur la question.

Dans les années 80, les affaires de corruption en tout genre se sont multipliées et ont précipité la disparition de la DC, ce qui fut fait en 1994. Au-delà des évènements contingents, cette crise était l’expression des difficultés de la bourgeoisie italienne à définir une voie lui permettant de maintenir ses positions à l’échelle internationale, à un moment où la concurrence internationale s’intensifiait.

C’est donc cette même année que Berlusconi va gouverner pour la première fois, appuyé sur un parti de circonstance, Forza Italia, et à la tête d’une coalition fragile comprenant notamment l’Alliance Nationale « post-fasciste » et la Ligue du Nord, réactionnaire et ouvertement xénophobe. Les traits bonapartistes de l’opération ne faisaient qu’exprimer les besoins historiques de la bourgeoisie italienne, mais le choix du prétendant au rôle de bonaparte était significatif de son état. Que cette bourgeoisie n’ait trouvé qu’un escroc notoire, qui n’a jamais compris la différence entre un conseil des ministres et une série télévisuelle à bon marché, en dit plus long que bien des discours. En tout cas, ce gouvernement ne dura que 226 jours, avant de se déliter sous les coups de grèves générales à répétition. Avec le recul, on peut parler de tour de chauffe pour Berlusconi et sa clique.

En 1996, la coalition « L’Olivier », alliant le PDS (construit sur les décombres du vieux PCI – voir ci-dessous) et des débris de la DC (« La Marguerite » – ça ne s’invente pas !), remporte les élections. D’une telle coalition, on ne pouvait s’attendre qu’à une politique réactionnaire, et c’est ce qui fut fait sur tous les terrains : « assainissement » des finances publiques pour satisfaire aux critères de Maastricht, privatisations en masse, restriction du droit de grève, participation à l’intervention impérialiste en Yougoslavie, etc.

En fait, ces contradictions ne font que refléter les divisions internes à la bourgeoisie italienne. Celle-ci est divisée entre une fraction – celle de Berlusconi – arc-boutée sur ses positions actuelles, repliée sur son marché national et prospérant (relativement) à l’ombre d’un État notoirement vermoulu et corrompu. Face à elle, une fraction « moderniste » dont Prodi était le porte-parole. Celle-ci, tournée vers les marchés extérieurs et l’Union européenne, milite pour enrayer le déclin et est prête pour cela à imposer au pays un remède de cheval aux administrations italiennes.

Par contre l’accord entre ces courants est évidemment complet quant à la nécessité de procéder à une remise en cause radicale des acquis ouvriers, d’une baisse radicale du coût du travail.

En tout cas, la politique de Prodi et du PDS aboutit à remettre Berlusconi en selle. En 2001, sa « Maison des libertés » remporta donc haut la main les élections et commença à appliquer un programme de réaction tous azimuths : dérégulation des relations de travail, mesures anti-immigrés, soutien à la politique impérialiste de Bush, etc. La classe ouvrière, les jeunes tentèrent à plusieurs reprises de résister, de défaire Berlusconi. En juillet 2001, ce fut le rassemblement anti-G8 de Gênes, vers lequel convergèrent des milliers de jeunes italiens. Puis il y eut les révoltes « civiques » provoquées par la politique de reprise en main des medias et de l’appareil judiciaire. Le 23 mars 2002, plusieurs millions de manifestèrent à Rome en défense du droit de licenciement. Bien qu’affaibli, Berlusconi put malgré tout poursuivre. Notamment, après avoir reculé un temps, il fut en mesure d’organiser la précarisation de masse du salariat, de procéder à une série d’importantes attaques sur le terrain fiscal, etc. Au final, on doit considérer que Berlusconi a pu infliger des coups considérables à la classe ouvrière italienne, notamment en ce qui concerne les relations sociales : salaires, contrats de travail, etc. Par contre l’« assainissement » des finances publiques fut mené mollement, au grand dam de Bruxelles. De toutes façons, il en aurait fallu bien plus pour remettre en selle la bourgeoisie italienne.

Dans ces conditions, en 2006, l’Unione, c’est-à-dire les partis de l’ex Olivier fanqués de Refondation Communiste, toujours mené par R. Prodi et soutenu par la Cofindustria (le MEDEF transalpin) remporta de peu les élections. On notera que le résultat des 2 organisations ayant encore un rapport avec le mouvement ouvrier, le PDS et surtout Refondation Communiste fut des plus limités.

Inutile de revenir en détail sur le gouvernement Prodi de 2006. Indiquons simplement que sur le fond, sa politique fut tout aussi réactionnaire que celle de son prédécesseur. Ainsi le gouvernement s’attacha-t-il à satisfaire les exigences patronales en matière de baisse du coût du travail, celles de Bruxelles dans le domaine budgétaire. On rappellera aussi sa décision de maintenir les troupes italiennes présentes en Afghanistan et en Irak.

Face à cette situation, la classe ouvrière a combattu. Elle a cherché à de nombreuses reprises à défendre ses acquis par ses propres moyens. On se souvient des manifestations anti-OTAN. De même, le 20 octobre 2007, des centaines de milliers de manifestants se concentrèrent à Rome. Le mot d’ordre officiel de la manifestation était de peser à gauche sur les choix du gouvernement Prodi – comme si c’était possible ! Mais derrière ces mots d’ordre, il y avait évidemment la recherche d’une solution ouvrière face à la politique gouvernementale.

La couverture parlementaire insuffisante de Prodi ne permit pas à son gouvernement de durer – d’où les élections des 13 et 14 avril, la victoire de la coalition de Berlusconi.

Au final, les convulsions décrites ci-dessus ne font qu’illustrer les difficultés de la bourgeoisie italienne à se doter d’un pouvoir stable, tant les enjeux sont écrasants.

…crise économique

La situation des capitalistes italiens est en effet des plus précaires. Ces élections se sont tenues alors que la situation économique, déjà mauvaise, vire à la catastrophe – ainsi le FMI prévoit-il une croissance de 0,3% du FMI pour 2008.

Premier niveau d’explication : la dette publique. La bourgeoisie italienne s’est avérée incapable jusqu’ici de la faire baisser, ce qui est son talon d’Achille. Résultat : un service de la Dette faramineux.

Parallèlement, le système de production subit de plein fouet l’accentuation de la concurrence qui se déploie à l’échelle internationale. 40 à 50% des salariés le sont dans des firmes de moins de 50 employés, contre 20-25% en France, ce qui signifie que les économies d’échelles et surtout l’accès aux marchés internationaux sont beaucoup plus difficiles. Par ailleurs le fait que la production du pays soit à faible contenu technologique la rend très vulnérables à la concurrence asiatique ou est-européenne (voir par exemple la situation de FIAT). Résultat : une croissance économique en chute libre – les PIB/habitant italien est aujourd’hui au niveau de celui de la Grèce !

Illustration 2: PIB/Habitant

En avril 2006, le journal patronal L’Expansion faisait part de ses suggestions pour améliorer la situation. Sans surprise, il préconisait de :

« réorienter la structure de l’appareil productif pour aller sur des secteurs à plus forte valeur ajoutée, réduire la dépense publique et le poids de l’État, libéraliser certains secteurs encore très protégés comme le secteur financier. Il faut aussi baisser le coût du travail, car c’est la fiscalité du travail qui a le plus augmenté depuis cinq ans. »

C’est à cette tâche que va s’atteler le prochain gouvernement Berlusconi avec les moyens politiques dont il dispose depuis le vote du 13-14 avril.

Le mouvement ouvrier italien : chronique d’une implosion

Le vieux PCI : quelques remarques

On sait qu’au sein du « mouvement communiste international », de l’appareil international du Kremlin, le PCI avait toujours eu une place particulière.

Dèjà avant-guerre, son principal dirigeant, Ercoli-Togliatti, alors réfugié à Moscou, était connu pour son appartenance à l’aile droite de la bureaucratie. Ce courant, personnifié par Boukharine, militait pour une politique de compromis avec l’impérialisme, menant dans les faits à la restauration du capitalisme en URSS. En tout cas, Togliatti réussit à éviter le sort de son mentor, liquidé lors des seconds procès de Moscou (1938). Il put ainsi, en 1945, prendre la tête d’un parti qui allait rapidement devenir le plus puissant PC d’Europe (plusieurs millions de membres, 34% des voix en 1976), une véritable contre-société au sein d’une Italie en pleine reconstruction.

En fait durant les années 50 et 60, le PCI cogéra cyniquement la société italienne avec l’autre grand parti d’alors, le parti des patrons et des curés, la démocratie chrétienne. Dès cette époque, la bureaucratie du PCI tissa d’innombrables liens avec sa propre bourgeoisie, ce qui multiplia les tensions avec le Kremlin. C’est ce qui sous-tend l’invention de l’ « eurocommunisme » par la direction du PCI des années 70. Cette théorie visait notamment à légitimer un relâchement du contrôle du Kremlin sur l’activité du PCI, à donner toute latitude à sa bureaucratie dirigeante de s’adapter aux exigences de la bourgeoisie italienne.

Il faut rappeler un autre aspect. A partir des années 70, la remontée ouvrière et la crise politique de la bourgeoisie italienne étaient telles que le pouvoir était littéralement à ramasser. Conformément à sa nature, le PCI s’y refusa. Son dirigeant d’alors, E. Berlinguer, théorisa son refus par sa proposition d’un « compromis historique », c’est-à-dire d’un gouvernement associant le PC, le PS … et la démocratie chrétienne. La DC refusa le deal – encore que certains secteurs de la bourgeoisie se soient montrés sensibles à cette offre de services. L’affaire finit par une politique de soutien ouvert du PC envers les gouvernements démo-chrétiens d’alors. On imagine le désarroi créé par une telle politique au sein du parti...1.

Ces brefs rappels pour dire que l’appareil du PCI est sans aucun doute celui qui alla le plus loin dans l’adaptation à sa propre bourgeoisie. Tout ceci a évidemment marqué les développements ultérieurs.

Constitution du Parti des Démocrates de Gauche (PDS)

Pour la bureaucratie du PCI, on imagine que le désarroi de sa base (et l’effritement de l’électorat communiste) ne pouvait être attribué à cette collaboration étroite avec la bourgeoisie. Bien évidemment, la référence au communisme, – pour formelle qu’elles soit – lui était insupportable. On imagine donc l’aubaine que fut la phase finale de la crise de l’URSS.

Dès 1989, la direction du PCI désormais dirigée par A. Ochetto rompit le lien qui la reliait encore à cette tradition politique. Au terme d’un débat de deux ans, le PCI fut remplacé par le PDS, qui adhéra immédiatement à l’Internationale Socialiste. L’opération était d’autant plus aisée qu’en Italie, la social-démocratie avait quasiment disparu de la scène après les frasques de B. Craxi.

Le passage du PCI au PDS avait pour signification que désormais sa direction s’inscrivait pleinement dans le nouveau monde tel qu’il émergeait après la décomposition de l’URSS, un monde marqué par l’échec final du processus ouvert en octobre 1917, ce qui n’est pas rien. La bureaucratie du PCI se déboutonnait désormais sans complexes et acceptait sans réserves de servir le capital italien. Elle changeait de maitre.

Ceci étant, sa direction fut obligée de rejoindre les rangs du mouvement social-démocrate international, autrement dit de se rattacher à la tradition politique du mouvement ouvrier. En d’autres termes, le PDS était un parti ouvrier-bourgeois au sens que Lénine et Trotsky donnaient à ce terme. Contrairement à ce qui fut écrit par certains à l’extrême-gauche, ceci ne faisait donc pas du nouveau parti un parti bourgeois, équivalent de notre MODEM. Par contre, il est clair que le PDS fut sans doute l’un des PS les plus engagés dans la voie du social-libéralisme.

Ajoutons que comme parti de ce type, le PDS fut happé dès sa constitution par les mêmes contradictions que les autres P.S. : quel peut être le contenu du réformisme à une époque où le système de l’économie de profit, le capitalisme, rend impossible la mise en place de la moindre réforme significative (surtout dans un pays en plein déclin économique tel que l’Italie) ?

En pratique, jusqu’en 1994, le parti fut le théatre d’un affrontement sourd. M. D’Alema et Veltroni, « blairistes », s’opposaient au « conservatisme » du secrétaire général, Occhetto. Il n’y a en effet aucun doute que dès cette époque, Veltroni considérait que :

« les réponses ne peuvent plus être enfermées dans l’identité socialiste, il faut apporter des réponses non idéologiques aux problèmes d’aujourd’hui.»i

En tout cas, Occhetto finit par quitter la direction du PDS en 1994, à la suite des élections européennes où le Parti avait enregistré un score calamiteux. La voie était libre pour D’Alema-Veltroni.

D’Alema à la tête du PDS : « faire la révolution libérale »

Dès le congrès suivant du PDS, la presse put mesurer l’ampleur du changement qui était intervenu au PDS avec l’arrivée de D’Alema à sa tête :

« L’image saisie hier à Rome a de quoi surprendre. Gianfranco Fini (secrétaire de l’Alliance nationale) et un représentant de Silvio Berlusconi présents au premier congrès du PDS. Anciens « ennemis », ils se définissent aujourd’hui comme des « adversaires » politiques.

Pour symboliser ce changement, le bleu avait remplacé le rouge et la photo de deux petits enfants construisant une maison a pris la place du drapeau rouge. Car, depuis 1991, le PDS ne se définit plus comme communiste mais comme social-démocrate. (…)

En introduction de son discours prononcé jeudi, Massimo D’Alema, secrétaire du PDS, a relaté la conversation téléphonique qu’il a eue, quelques heures à peine avant l’ouverture des travaux, avec Berlusconi. Ce dernier s’est excusé de ne pouvoir y participer en raison des pourparlers sur la vente de la Fininvest avec Rupert Murdoch, le milliardaire australien.

Au fil des pages de son allocution, il semblait que l’objectif principal de D’Alema était de « faire la paix » avec les présents et de redéfinir la position de son parti par rapport à la droite « avec laquelle il faut cohabiter et travailler ».

Deux heures de discours pour décrire une année à la tête du PDS, les changements intervenus et la nouvelle ligne de conduite politique. « Il faut faire la révolution libérale pour construire un parti offrant aux citoyens la sécurité et fonder une coalition en mesure de bâtir un nouveau pays. »ii

Dans la foulée, l’Olivier, une coalition entre le parti et les ex-DC de la marguerite dirigés par R. Prodi fut constituée. C’était faire faire au PDS un pas de plus vers la droite, le soumettre étroitement aux exigences du parti des patrons « libéraux ». Et dès 1996, cette politique put être mise en pratique, lorsque L’Olivier remporta les élections. Il suffit d’indiquer que c’est le gouvernement Prodi, sorti de ces élections, qui mit en œuvre les fameux critères de Maastricht pour permettre à chacun de mesurer son « progressisme . En 1998, D’Alema succéda à Prodi. Comme on s’en doute, il poursuivit la même politique, son fait d’arme étant d’avoir été le premier leader « communiste » reçu au Vatican (!).

En fait, D’Alema ne cachait pas sa volonté d’aller au bout du processus engagé avec la création du PDS et d’en arriver à constituer un authentique parti libéral, dégagé de toute attache au mouvement ouvrier. Ainsi faut-il comprendre son soutien enthousiaste à la « Troisième voie » lancée par Blair et Schröder et 1999 et dont c’était l’aboutissement

. C’est dans ce cadre qu’il organisa en 1999 un sommet où Clinton cotoyait Jospin ou Blair. L’intention était claire : la direction du PDS militait déjà pour « dépasser » la social-démocratie et constituer une internationale « démocrate à l’américaine » – le paradoxe étant que c’est en Italie seulement que ladite « Troisième voie » put se matérialiser. Pour que les choses soient claires, évoquant la mondialisation, D’Alema qualifia d’« illusion » l’idée de « pouvoir se soustraire aux changements nécessaires ».

Dans ces conditions, jamais le PDS ne put enrayer la tendance au recul électoral dont il est victime. Ainsi le Parti enregistra en général des résultats situés entre 15 et 20%2, approximativement la moitié des scores du vieux PCI… Cette tendance au déclin fut évidemment utilisée pour liquider le parti.

« Nous, les démocrates, nous aimons l’Italie » (Manifeste du Parti Démocrate)

C’est donc dans ce contexte que DS fut définitivement enterrée. En avril 2007, les congrès successifs de DS et de La Marguerite se prononçaient pour la fusion des deux formations dans un Parti Démocrate (proclamé en octobre). Au sein du PDS, 15% des militants refusèrent la liquidation; ils allaient vite se rapprocher des communistes et des verts.

Le nom même du nouveau parti valait pour programme : l’objectif était de construire une réplique du Parti Démocrate américain, de larguer définitivement toute référence au mouvement ouvrier. Interrogé sur l’identité du nouveau parti, Veltroni le présente comme :

«Une force démocratique européenne qui mise sur la croissance, qui combat la pauvreté mais pas la richesse, une force de centre gauche qui s’inspire des démocrates américains ».iii

En ce qui concerne ses rapports avec la social-démocratie, W. Veltroni précise :

« Pour que nous y soyons, dit-il, il faudrait que l’Internationale socialiste change son nom, cesse de s’enfermer dans une idéologie, élargisse son spectre. Comment imaginer une maison démocrate sans les Etats-Unis ? »iv

Le fonctionnement même du nouveau parti est étroitement calqué sur celui de son homologue nord-américain. Ainsi Veltroni fut-il désigné leader du parti à l’issue d’un « référendum citoyen » auquel participèrent plusieurs millions de personnes – autant dire que tous les mécanismes clientélistes sont possibles. On est loin du mouvement ouvrier et de ses traditions de débat interne ! De toutes façons, la direction du parti a prévenu : pas question de courants, de « débats interminables ». Le PD, ce sera avant tout une machine électorale.

Le congrès constituant du nouveau parti adopta aussi un manifeste dans lequel on peut lire :

« Nous démocrates sommes convaincus que l’Italie a besoin d’une cure extraordinaire de concurrence dans les marchés et d’efficacité du secteur public. Une cure nécessaire tant pour libérer les énergies de relance du développement, que pour promouvoir une plus grande reconnaissance du mérite, une plus forte mobilité sociale, une majeure égalité des chances. Plus de concurrence surtout. »

Ou encore :

« Pour les entreprises, une administration plus efficace, tout de suite.

Une régulation libérale et la libéralisation de l’économie avec une séparation totale entre la politique et les affaires. Mais plus que cela : le message que nous sommes du côté de ceux qui créent des richesses, de ceux qui font. Nous sommes du côté de ceux qui innovent , recherchent, risquent, créent l’excellence en Italie ; »

Dès lors comment s’étonner de cet article du Monde :

« Malgré le succès de la gauche aux législatives de 1996, le PDS de Massimo D’Alema, premier parti de la coalition de L’Olivier (21,1 % des voix), ne survit pas à la crise du gouvernement Prodi. Les DS naissent en novembre 1998 sous la conduite de Walter Veltroni, aujourd’hui maire de Rome et favori pour la direction du futur Parti démocrate. Mais, en 2007, les “reliques” communistes cèdent la place, sous le chêne, à l’œillet socialiste et aux étoiles de l’Union européenne. “Ces retraites successives n’ont rien eu de stratégique, insiste Valentino Parlato à la “une” de son journal. Celle de Florence est une retraite politique et culturelle sans principe et sans issue, sauf celle de laisser la voie ouverte à une non improbable vague de droite.”

Invité au congrès des DS, Silvio Berlusconi a applaudi le discours du secrétaire Piero Fassino : “Si c’est cela le Parti démocrate, à 95 % je suis prêt à m’y inscrire aussi, s’est exclamé “Il Cavaliere”. J’ai entendu un positionnement social-démocrate qui, sur certains points, est carrément libéral ; je suis d’accord avec la politique sociale dont a parlé le secrétaire des DS.” Ce dernier a évoqué “la nécessité historique” d’une évolution “pour ceux de nos enfants qui n’ont connu que la paie en euros et qui n’étaient peut-être pas nés à la chute du Mur”. »v

En guise de conclusion, il faut donc insister sur l’importance du changement que signifie le passage de DS au PD, car elle n’est pas forcément appréhendée correctement3 : le nouveau parti démocrate qui émerge n’est pas un nouveau parti social-libéral, équivalent au New Labour britannique. On doit à l’inverse le rapprocher de notre MODEM (de ce qu’il en reste).

Le saut qualitatif a été franchi. Le PD est un parti bourgeois qui n’a plus rien à voir avec le mouvement ouvrier.

« Veltrusconi » en campagne : « je ne suis pas de gauche ».

Le premier test auquel s’est trouvé confronté le nouveau parti fut bien sur les élections de 2008. Il faut bien le dire : pour la classe ouvrière, savoir qui de Berlusconi ou Veltroni l’emporterait était indifférent, tant les programmes sont proches.

Exagération ? En aucun cas. Il suffit de lire :

« Q: Comme Berlusconi, vous promettez croissance et baisse d’impôts. N’est-ce pas illusoire, alors que l’Italie frôle la récession?

R: La baisse d’impôts, en soi, cela ne suffit pas. Pour qu’elle contribue vraiment à relancer la croissance économique, il faut l’accompagner de sérieuses coupes dans la dépense publique. Nous nous sommes engagés à diminuer celle-ci de 1 point par an. Un objectif qui pourra être atteint en supprimant les provinces et autres administrations inutiles, en améliorant le fonctionnement de l’administration publique… »i

Ou :

« Sa première décision en tant que président du Conseil serait d’instaurer un salaire minimum à 1 100 euros, mais il se fait également l’apôtre de la flexibilité. Il ne manque pas une occasion de dénoncer la précarité, mais se fait l’instant d’après l’avocat d’une baisse de la pression fiscale. Quand il aborde les questions sécuritaires, c’est pour paraphraser Tony Blair : il faut être dur avec le crime, mais aussi avec ce qui engendre la criminalité. Et quand, en une occasion, il rend hommage à un homme politique, ce n’est pas à une figure de la gauche italienne mais à Aldo Moro, le leader de la démocratie chrétienne assassiné il y a trente ans par les Brigades rouges. »ii

On notera aussi qu’à propos d’Alitalia, au contraire de Berlusconi qui louvoya démagogiquement, Veltroni soutint l’option Air France-KLM, malgré le fait que cette option ne puisse qu’aboutir à des milliers de licenciements…

On ne peut donc que suivre ce docker communiste lorsqu’il explique :

« Droite et centre gauche ont des programmes qui se ressemblent. Prenez les transports locaux dont je m’occupe : privatisation tous azimuts, avec risques pour les emplois et la qualité des services pour les banlieusards »iii.

Tout le monde était prévenu !

Il serait trop long de revenir sur l’ensemble de la campagne que mena Veltroni – on se doute qu’elle donnerait des haut-le-cœur à tout militant ouvrier sain d’esprit. De toutes façons, elle n’a fait que confirmer ce que Veltroni explique lui même :

« nous sommes réformateurs, pas de gauche »iv

La défaite du PD

Répétons-le. Quelle que soit la répulsion que suscite un personnage tel que Berlusconi, sur le fond la politique de Veltroni était du même ordre. En d’autres termes, le prolétariat était expulsé du champ politique à l’occasion des élections de 2008.

Dans ces conditions, la bourgeoisie a donc choisi Berlusconi. Veltroni a du s’incliner avec 38% des voix face à un Berlusconi qui en recueillait 47%. On notera que la Ligue du Nord, formation chauvine et raciste, a obtenu un excellent résultat. Ultérieurement, la perte de la mairie de Rome par le PD au profit d’un candidat « post-fasciste », à la suite d’une campagne aux relents racistes évidents, a confirmé ce résultat.

La défaite démocrate est donc sans appel. En dernière analyse, il se confirme que la politique de l’ex-direction du PDS n’a même pas été en mesure d’endiguer la montée de la droite la plus réactionnaire. Cela ne peut pas ne pas avoir de conséquences, car c’était une des principales justifications de l’opération visant à créer le PD.

Une discussion poussée des raisons de ce succès du vieux démagogue sortent du cadre de cet article. Mais incontestablement, c’est la fraction moderniste de la bourgeoisie italienne, partisane d’une intégration poussée à l’UE et prête à en payer le prix qui a été défaite. Dans l’Italie en crise, il n’existe pas de place pour un politicien singeant Kennedy. A l’inverse, Berlusconi a montré sa répugnance à aller trop loin sur ce terrain, notamment en ce qui concerne la réforme de l’État italien.

De toutes façons, une chose était acquise quel que soit le vainqueur du scrutin : pour les travailleurs italiens, l’avenir est sombre. D’ores et déjà, Berlusconi a annoncé « des mois difficiles » qui « demanderont un grand courage ». On connait la chanson.

A propos du Parti de la Refondation Communiste

Depuis la disparition des DS, Refondation Communiste est la dernière organisation politique italienne de taille significative issue du mouvement ouvrier. Il est donc d’autant plus indispensable de revenir sur la question de ce parti, de son bilan et des perspectives qu’on peut envisager.

Aux origines de Rifondazione Communista

On sait qu’en 1991, lors de la constitution du PDS, une minorité significative de militants communistes dirigés par A. Cossutta, refusa le nouveau parti. Désireux de perpétuer la tradition communiste (quoiqu’elle soit), ils fondèrent donc le PRC dont Bertinotti, militant réformiste de gauche de longue date, prit rapidement la tête. Cossutta devint quant à lui président du nouveau parti.

Durant ces premières années, le parti attira à lui l’essentiel de ceux qui désiraient combattre Berlusconi – dès décembre 1991, il comptait plusieurs dizaines de milliers de membresv. Rifondazione devint un creuset où coexistaient toutes sortes de générations politiques, nostalgiques du vieux PCI, trotskystes, rescapés de l’extrême-gauche des années 70, etc. Son ouverture aux questions « sociétales » (féminisme, écologie…) lui donna aussi un caractère proche du vieux PSU français.

Le PRC avait à cette époque la caractère d’un parti permettant « une naïve collaboration de toutes les fractions », selon la formule connue de Engels. Cette coexistence était d’autant plus aisée que sur bien des questions, la position du parti demeurait vague.

Ainsi, le rapport au pouvoir du parti restait vague. Était-il prêt ou pas à participer un gouvernement bourgeois, ou au contraire son objectif était-il exclusivement de mettre en place un gouvernement des travailleurs, prenant des mesures anti-capitalistes radicales ? La réponse restait floue, encore qu’aucun doute ne soit permis. En tout cas, aucune position de principe n’était donnée, ce qui suffit à caractériser ce parti comme réformiste.

Évidemment, ce flou ne pouvait persister durablement. Dès 1996, l’Histoire obligea la direction du PRC à sortir du bois.

Soutien au premier gouvernement Prodi

On a vu qu’à la suite des élections de 1996, L’Olivier remporta les élections – on notera qu’à cet occasion Rifondazione accepta des accords de désistement électoral avec cette coalition, donc avec des partis bourgeois. Au lieu d’éclairer par avance les travailleurs sur le rôle de cette coalition, de Prodi, cet accord signifiait à tous que le PRC préférait ce dernier à Berlusconi….1

Un premier gouvernement Prodi fut constitué – le cœur de son programme étant l’assainissement indispensable à l’entrée dans l’Union Économique Européenne, bref l’adaptation du pays aux critères de Maastricht.

Mais la couverture parlementaire de cette coalition était si faible que les voix des députés communistes étaient indispensables au gouvernement Prodi pour se maintenir. Bertinotti et Cossutta s’exécutèrent donc, mais la situation allait vite s’avérer intenable pour eux (sur le long terme, cela revenait à un suicide politique).

En octobre 1997, premier avertissement : Bertinotti refuse de voter un budget dont le caractère anti-ouvrier est incontestable. Soumis à d’intenses pressions, il se ravise et le gouvernement Prodi est finalement sauvé. Mais un an plus tard, même scénario. Or cette fois Bertinotti maintient sa position : le gouvernement Prodi chute. Parallèlement, l’aile la plus ouvertement réformiste, nostalgique du vieux PCI, quitte le PRC : avec Cossutta à sa tête, elle fonde le Parti des Communistes d’Italie, qui s’engage dans le soutien au nouveau gouvernement D’Alema (tout aussi réactionnaire que celui de Prodi).

Pour Bertinotti, cette scission est du pain béni. Les voix du PRC n’étant plus indispensables à l’Olivier, la pression se relâche. Le secrétaire du PRC peut avoir recours à un langage « gauche », et il ne se gêne pas.

Ce sont ces déclarations qui permirent à certains observateurs d’extrême-gauche (qu’ils soient de la LCR française ou du SWP britanniquevi) de parler de « tournant à gauche ». Ultérieurement, L. Maitan alla jusquà évoquer « processus de mutation historique » du PRC.

En fait, il s’agissait simplement d’une manœuvre en retrait : Bertinotti avait compris que son soutien au gouvernement de Prodi le menait au suicide pur et simple – il reculait donc pour un temps, rien de plus.

Mais il n’y avait aucune « mutation historique » du PRC, qui demeurait une organisation de type réformiste. Et si la participation à un tel parti n’avait rien de condamnable en soi (contrairement à ce que pensent de nombreux militants de la LCR a posteriori), cette participation ne pouvait se faire que sur une ligne d’indépendance face à la direction du PRC. Notamment, la question du rapport du parti au pouvoir, la question du gouvernement des travailleurs, le refus par principe de la participation à un gouvernement capitaliste, de la moindre collaboration électorale avec un parti de ce type, était une ligne de séparation absolue entre le groupe Bertinotti et les militants révolutionnaires.

Des phrases gauche à la capitulation

On a vu plus haut qu’à la suite de l’élection de Berlusconi, de gigantesques luttes se déroulèrent en Italie – notamment lors du sommet du G8 de Gênes, à l’occasion duquel des centaines de milliers de participants, surtout jeunes convergèrent vers cette ville. Incontestablement, le PRC fut le parti qui y fut le plus intimement mêlé à ces luttes, le PDS étant ouvertement conspué – on se souvient des réquisitoires prononcés alors contre ce parti par le cinéaste Moretti.

En ce qui concerne le PRC, l’important est que la question de la définition d’une tactique posant la question du pouvoir, du gouvernement, perdait de son acuité – la question du remplacement du gouvernement Berlusconi n’étant pas une question immédiate. Faire d’interminables déclarations sur « la centralité du mouvement altermondialiste », le « nouveau » mouvement ouvrier, pouvait suffire pour un temps.

Pourtant, dès 2002, qui voulait comprendre le pouvait. Dans le cadre du débat préparatoire au V° congrès du PRC (2002), la presse se fit l’écho des positions de du courant trotskyste « Projet Communiste » :

« Marco Ferrando a opposé un net refus à toute ouverture de Refondation au centre-gauche. Selon lui l’Olivier n’est qu’une forme différente d’organisation politique de la bourgeoisie. Seule l’émancipation du mouvement face à l’Olivier peut permettre de battre Berlusconi : des résultats concrets ne sauront être obtenus que par une lutte radicale. (…) Un gouvernement de l’Olivier ne serait qu’un nouveau gouvernement néolibéral : le seul gouvernement auquel des communistes puissent participer est un gouvernement basé sur les travailleurs et leur force. »vii

Ferrando voyait juste sur l’essentiel.

Quelques mois plus tard, les choses se précisèrent avec la perspective des élections de 2006. Les Thèses soumises au vote du VI° congrès du parti (2005) indiquent :

« le PRC et la gauche d’alternative doivent savoir passer aussi par l’expérience de gouvernement en fonction de la croissance qualitative des mouvements et de la possibilité de déployer une action politique plus vaste, plus complexe et plus longue dans la société »viii

Avec 60 % des mandats, Bertinotti embarqua donc le PRC au sein de l’Unione, nouvelle coalition dominée par le PDS et sur la ligne de Prodi. L’Humanité reproduit ses « explications » :

« tout a changé par rapport à 1998, « les mouvements sociaux sont au centre de la scène, l’Olivier n’existe plus et le centre gauche ne pourra pas faire la même politique ». Quant à la bourgeoisie, « certaines de ses composantes savent que la financiarisation des marchés ne suffit pas, et elles ont accepté le principe de l’intervention publique dans l’économie »ix

Pour que les choses soient claires Ferrando et son courant furent rapidement expulsés du parti, suite à une déclaration où celui-ci se solidarisait avec les insurgés irakiens face aux forces impérialistes (y compris italiennes).

Bertinotti alla même jusqu’à accepter le cadre des « référendum citoyens » typiques des machines électorales bourgeoises : en octobre 2005, Prodi fut désigné leader officiel de la coalition contre Bertinotti qui lui fit allégeance.

Le 2° gouvernement Prodi

Vint l’élection de 2006, gagnée de justesse par l’Unione et aboutissant à un nouveau gouvernement dirigé par Prodi. On a vu que la politique suivie par celui-ci ne fut guère différente guère de celle suivie en 1996. En fait,elle se situait dans la continuité de celle menée par Berlusconi.

Les choses étaient d’ailleurs claires dès le départ, puisque le programme de gouvernement de Prodi prévoyait de baisser immédiatement la fiscalité sur le travail de 5%. Pourtant, Bertinotti, ne mégota pas sur son enthousiasme, caractérisant ce document comme :

« un programme réussi au-delà des prévisions les plus optimistes »x

A la suite de quoi le secrétaire du PRC fut fait président de la Chambre des Députés. Et durant les mois qui suivirent, la direction du PRC colla à Prodi sans faillir. Bertinotti alla jusqu’à déclarer :

« nos soldats au Liban sont la vitrine du pays »xi

Concernant, la réforme sur les retraites, le responsable communiste au Travail, Ziponi, parla d’un accord « obligé »xii. On pourrait multiplier les exemples.

L’Arc-en-ciel

L’utlime cabriole de la direction de Refondation Communiste fut la constitution de la coalition « Arc-en-ciel ».

Initialement déclenchée par la recherche de jonction avec le courant du PDS qui refusait sa destruction, la Gauche Démocratique (Sinistra Democratica), cette coalition se constitua autour du PRC avec le PdCI, les verts et SD. Au-delà de la rodomontade (« contester l’hégémonie au Parti Démocrate » – sans blagues !), l’acte de naissance de ce regroupement était le soutien au gouvernement Prodi.

Très rapidement Bertinotti commença à prendre se rêves pour des réalités. Ainsi, les militants communistes virent leurs appréhensions confirmés. Ils iraient à la bataille électorale sans les symboles du parti (marteau et faucilles, drapeaux rouges…). Ces « vieilleries » seraient remplacées par un arc-en-ciel …

N. Vendola, président PRC de la région des Pouilles, servit aux militants qui regimbaient la réponse convenue lors d’un interview prévisible :

« Pour moi, un communiste ne peut être un fétichiste du communisme, ni quelqu’un qui aurait des obsessions de gardien de musée. Le passé doit faire l’objet d’une analyse critique, et le communisme n’est pas un projet de répétition. »

Mais au détour d’une phrase, son projet politique apparait sans détours :

« J’ai par ailleurs de bonnes relations avec le monde de l’entreprise et avec l’Eglise catholique. »xiii

Puis la fusion des composantes de la coalition fut envisagée. Dans ce cadre, pour Bertinotti, le communisme deviendrait une « composante culturelle », bref une vieillerie décorative.

Visiblement, la défense de cette orientation rencontra plus que des résistances. Ainsi un appel de 125 militants de Florence (décembre 2007) se prononce pour « la pleine autonomie » du Parti dans un texte qui explique auparavant que :

« Pour l’essentiel, notre gouvernement a paru et paraît davantage soumis aux puissants (Confindustria, Etats-Unis, Union européenne, Vatican) qu’attentif aux mouvements de lutte et aux intérêts populaires.

De là une crise dans la coalition qui profite dangereusement à la droite fasciste, raciste, à la Ligue du Nord et qui nourrit le résignation et la crise de la politique elle-même. Ainsi, le bilan de plus d’une année de participation au gouvernement est globalement négatif. Puisque pour nous, à la différence d’autres, le gouvernement est un moyen et non une fin en soi, nous estimons que la participation du PRC à cet exécutif ne peut qu’être subordonnée à l’obtention, maintenant et dans les prochains mois, d’un tournant réel dans les contenus de la politique du gouvernement, à partir d’objectifs et de mesures définis précisément. »

Sans aller explicitement jusqu’au bout, ce texte indiquait bien les processus à l’œuvre. Le temps aura manqué pour qu’il ne se concrétise.

Le désastre

En février 2008, suite au retournement d’un groupuscule bourgeois, le gouvernement Prodi sautait. De nouvelles élections étaient alors convoquées.

Dans la foulée, Veltroni et le PD annonçaient leur décision de refuser toute alliance avec la « gauche radicale ». Leur objectif était de favoriser l’émergence d’une majorité permettant d’accoucher d’une réforme électorale permettant d’assurer une réelle stabilité politique en Italie.

Pour le PRC, cette élection était lourde de dangers. En effet, vu le cours suivi par le parti face à Prodi, on pouvait se douter que nombre d’électeurs communistes iraient voter « utile » (donc PD), d’autres se dispersant sur telle ou telle liste et enfin d’autres s’abstenant. C’est exactement ce qui se déroula mais avec une ampleur encore pire que ce qui était redouté.

Avec moins de 4% des voix, l’Arc-en-Ciel est pulvérisé. Le PRC voit sa représentation parlementaire démantelée suite à une division par plus de 2 du nombre de ses électeurs !

1996

2001

2006

2008

PRC

3 213 846

1 868 113

2 229 604

PdCI

619 912

884 912

PCL

208 394

Sinistra Critica

167 673

Arc en Ciel

1 124 418

Total communistes

3 213 846

2 488 025

3 114 516

1 500 485

L’évènement est fondamental : dans un des pays qui fut le berceau du mouvement ouvrier, celui-ci est renvoyé sur la banc de touche.

Reconstruire

Ne disposant plus de parti apte à représenter une alternative gouvernementale, même imparfaite, le mouvement ouvrier italien est marginalisé, réduit à la lutte pour la défense des conditions d’existence élémentaires des travailleurs de ce pays. Sa situation est d’autant plus difficile que les syndicats ont subi une évolution comparable à celle des partis du mouvement ouvrier.

Ajoutons que les processus décrits plus haut ne peuvent qu’avoir eu de profondes répercussions sur la conscience même du prolétariat.

La tâche de l’heure, en Italie, est donc de reconstruire ce qui peut l’être, en s’appuyant sur l’expérience du PRC. Celle-ci montre qu’il ne peut exister de parti ouvrier solide que s’il refuse le capitalisme et ses exigences, s’il se déclare partisan de l’abolition de l’économie de profit, du socialisme. Il n’existera durablement de parti ouvrier que s’il est viscéralement anti-système, tant il est vrai que les discours réformistes ne sont plus que des bavardages creux menant à l’auto-liquidation.

Un dernier point. On sait que l’analyse de la nature du PS et donc de la politique à suivre vis-à-vis de celui-ci est un débat quasi-permanent au sein du mouvement ouvrier.

De ce point de vue, ce qui se prépare au sein du PS français est essentiel. Or, on sait qu’en France, la politique D’Alema-Veltroni a trouvé d’ardents défenseurs. Ils se concentrent bien sûr autour de S. Royal et ceux qui ont soutenu sa campagne, bref l’aile « moderniste » (tu parles !) du PS. Récemment encore, S. Royal faisait part à la presse de son enthousiasme à propos de la politique de Veltroni :

« Ce qui se passe en Italie montre bien que des recompositions sont nécessaires. L’alliance, contre la droite, entre un parti issu du parti communiste et un parti du centre, d’inspiration chrétienne, est très intéressante. Il y aura forcément, en France aussi, des recompositions entre centre et PS. Et ce ne sera pas en laissant de côté les militants venus de l’extrême gauche ou du PC. »i

Tout le monde peut désormais comprendre où tout ceci mène, et gageons que les positions des partisans de Royal vont encore reculer tant l’expérience italienne fait office de repoussoir. En tout cas, chacun pourra mesurer combien nous étions fondés à parler de liquidationnisme à propos de la ligne Royal.

Pascal Morsu

30 avril 2008

iLibération , 22 octobre 2008.

1Malheureusement, cet accord semble avoir été soutenu par le groupe Bandiera Rossa, devenu ensuite Sinistra Critica.

iL’Express, 5 avril 2008.

iiLe Point, 10/04/2008.

iiiLe Monde, 7 avril 2008.

ivEl Pais, mars 2007.

vEn janvier 2005, le PRC revendiquait 97 5000 ahérents,

viRegroupment, reorganization and the revolutionnary left, 2002.

viiLiberazione, cité in Inprecor n° 475-476.

viiiVI° congrès du PRC, Thèse § 11.

ixL’Humanité, 04/03/2005,

xLe Monde, 11 février 2006,

xiVoir Rouge n° 2248, 17/04/2008.

xiiIl Manifesto, 17/05/2007,

xiiiPolitis, 14/02/2008.

1Le film de N. Moretti, Palombella Rossa, centré sur les hésitations d’un militant communiste d’alors, est très représentatif de la situation d’alors.

217,5% lors des élections sénatoriales de 2006, p.ex.

3Dans sa Réponse à Raoul Marc Jennar, Daniel Bensaïd (LCR) parle de ce parti comme d’un parti social-libéral, par exemple. La distinction n’est pas sémantique mais politique. Notamment, les marxistes n’ont pas la même tactique vis-à-vis d’un parti comme celui de Obama et Clinton que vis-à-vis d’un parti de type socialiste, fut-il social-libéral. D’où l’importance de la distinction.

iLibération, 2 8 juin 2007.

iiL’Humanité , 8 juillet 1995.

iiiLibération, 10 avril 2008.

ivLe Monde, 12 avril 2008.

vLe Monde, 4 mai 2007.

Une réponse vers “Désastre à l’italienne”

  1. Communisme a dit

    Je voudrai nuancer quelques points :

    D’abord le mouvement ouvrier ne se réduit pas aux organisations politiques, loin s’en faut.

    Ensuite le but n’est pas – en tout cas quand on est communiste – de gouverner l’Etat à la place de la bourgeoisie, mais bien de le détruire et de le remplacer par la démocratie sociale.

    Enfin les résultats électoraux pèsent peu face à l’état réel de la lutte des classes.

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