Licencions Chirac, Villepin et Sarkozy

Publié le 16 mars 2006

Un million de manifestants le 7 mars. Ce résultat a été obtenu sans appel ferme et mobilisateur à la grève des directions nationales des grandes organisations syndicales (seule FO a lancé un simple appel). Ce résultat a été obtenu malgré la longue série de journées d’action sans lendemain en 2004 et 2005 et malgré une série de défaites depuis 2003 (retraites, assurance maladie, processus de privatisation de EDF et de GDF, SNCM, RTM). C’est dire l’ampleur du rejet populaire de la politique gouvernementale, rejet qui s’était également exprimé lors du référendum du 29 mai 2005 sur la constitution européenne alors que la droite, la direction du PS, le MEDEF et les médias aux ordres appelaient dans une touchante unité à voter oui.

Depuis le 7 mars le mouvement fait tâche d’huile dans les lycées et les universités. La fermeté de Villepin, comparable à celle d’un Juppé droit dans ses botes au début de la grève de masse de l’hiver 1995, ne fait que renforcer la détermination et la mobilisation de la jeunesse. Et les sondages d’opinion n’en finissent pas d’annoncer qu’une large majorité de la population est hostile au contrat première embauche (CPE). Le tout provoque une chute vertigineuse de la popularité du premier ministre.

On ne compte plus les plans et les mesures en faveur de l’emploi des jeunes depuis 1977. Cette année-là Barre (droite) inventait le pacte national pour l’emploi. En 1983, il y a eu les stages d’insertion à la vie professionnelle de Mauroy (PS), l’année suivante Fabius (PS) inventait les travaux d’utilité collectif, puis Rocard (PS) instaurait les contrats emploi solidarité en 1988. En 1993, Balladur (droite) croit avoir trouver la recette miracle avec le contrat d’insertion professionnelle. Face à la puissance du mouvement convergent des jeunes et des salariés, Balladur retira son projet. En 1997, Jospin (PS) crée les emplois jeunes, ces derniers sont supprimés par Raffarin (droite) qui les remplace en 2002 et 2003 par les contrats jeunes en entreprise et les contrats d’insertion dans la vie sociale. La constante de tous ces contrats c’est la précarité et l’exonérations pour les patrons des cotisations sociales. Le bilan est sans appel, en 1977 il y avait 11,3% de jeunes au chômage, il y en a aujourd’hui 23%. Le CPE n’échappera pas à la règle.

Certes, avec le CPE c’est d’abord la jeunesse qui est touchée. Cette nouvelle mesure ne générera pas plus d’emplois car ce n’est pas la nature du contrat qui crée des emplois, c’est l’intérêt du capitaliste, or aujourd’hui ce dernier a tendance à la suppression des emplois. Demain, les patrons utiliseront le CPE au lieu et place du contrat à durée indéterminée (CDI), trop contents de profiter de nouvelles exonérations de cotisations sociales et de pouvoir disposer du droit divin de licencier sans motif. Les intentions de Villepin sont claires : aider les patrons en détruisant le code du travail. Si ce contrat inique et unilatéralement favorable au patronat voyait le jour, alors le gouvernement proposerait un nouveau CPE, le contrat patronal d’exploitation pour tous. Ce serait la précarité garantie à vie pour ceux qui auraient pu obtenir un emploi et la charité pour les autres. C’est du thatchérisme pur et dur. La lutte contre le CPE constitue un véritable test de classe, voilà pourquoi la convergence de la jeunesse et des travailleurs est indispensable pour battre le gouvernement.

Au delà de ce projet de destruction des conquêtes sociales imposées par la lutte de classe à la bourgeoisie, le pays est plongé dans une véritable crise de régime. La décadente 5e République apparaît de jour en jour comme plus vraiment en mesure d’imposer naturellement la domination du capital. Mal réélu en 2002, Chirac est politiquement fini depuis le référendum du 29 mai 2005. Lors de cette élection présidentielle la gauche gouvernementale a été évincée du second tour par le Front national. Cela a d’une part masqué les faiblesses de la droite et de son candidat et a d’autre part occulté les 10% de voix obtenus par les candidats de l’extrême gauche. En 2004, la droite est écrasée par deux fois aux régionales et aux européennes. Confrontés à l’évidente incapacité des organisation d’extrême gauche à faire fructifier leur succès électoral, ignorant le programme social libéral du PS les travailleurs se sont servis du bulletin de vote de la gauche pour battre la droite. En 2005, le pouvoir allié à la direction du PS perd le référendum. Or, avec l’élection du président au suffrage universel, cette élection est un des piliers de la 5e République où le monarque républicain demande au bon peuple de le confirmer dans ses fonctions. Le 29 mai 2005, le bon peuple lui a répondu merde.

Alors que le sens profond du non ouvrier et populaire était le rejet de la concurrence libre et non faussée, base constitutive de l’Union européenne depuis 1957 que les bourgeoisies du vieux continent voulaient constitutionnaliser, le nouveau premier ministre a décidé de poursuivre et d’aggraver la politique de son prédécesseur. Agissant comme s’il savait que le temps lui était compté, il fut pris d’une frénésie de dérégularisation en se disant que de toute façon en cas d’alternance classique en 2007 il en resterait quelque chose entendu que l’expérience montre que la gauche n’a jamais abrogé les mesures prises par la droite. C’est d’ailleurs ce que confirme la très médiatique Ségolène Royal au Parisien du 23 février 2006 : « Je ne déferai pas par plaisir ce qu’a fait la droite. » Pour aller vite, très vite même, Villepin use au maximum des possibilités que lui offre la constitution : ordonnances, procédure d’urgence et le fameux article 49.3 qui permet qu’une loi soit adoptée sans vote puisqu’il n’y a aucune chance qu’une motion de censure soit adoptée même si elle était votée par l’autre parti de droite, l’UDF, qui prend ostensiblement ses distances avec le gouvernement.

Depuis Barre, le pouvoir a tendance à dire que ce n’est pas la rue qui décide, mais depuis 2004 ce n’est même plus le suffrage universel. Et tous ces défenseurs de l’ordre établi ne ratent aucune occasion d’invoquer la république et la démocratie comme ils l’ont encore violemment affirmer lors de la révolte de la jeunesse des banlieues ouvrières en fin 2005.

Conscient de la gravité de la situation, Villepin a déclaré devant les députés UMP que « la présidentielle dépend du CPE » (Le Monde du 9 mars). On ne peut pas mieux caractériser les enjeux de la phase actuelle de la lutte de classes. Traduit en langage populaire, ce n’est l’issue de la présidentielle de 2007 qui dépend de la lutte engagée pour le retrait du CPE et des ordonnances prises durant l’été 2005. Ce qui dépend de cette lutte c’est, en définitive, quel gouvernement et quelle politique ici et maintenant. C’est pourquoi, il n’y a aucune raison de limiter l’ambition de la lutte. Se contenter de vouloir faire reculer le gouvernement, c’est, en dernière analyse, permettre à la bourgeoisie de souffler afin d’être en situation de préparer 2007 dans de bonnes conditions. Si la lutte imposait le retrait du CPE alors le président, le gouvernement et leur « majorité » parlementaire auraient subi une telle défaite qu’ils ne seraient plus en mesure de gouverner le pays. Alors, soyons réalistes, luttons pour virer le pouvoir.

Tout est possible ! Soit 2007 arrive à son terme soit la classe ouvrière impose sa politique. La première hypothèse semble convenir à tous ceux qui temporisent aujourd’hui. La direction du PS, redoutant de ne pas retrouver les salons du pouvoir en 2007, appelle le gouvernement à l’esprit de responsabilité sinon la situation risque de dégénérer. Comme en 2003, les directions syndicales se refusent à construire la grève générale. Au soir du 7 mars, Mailly, secrétaire général de FO, interpelle Chirac « pour que la sagesse et la raison l’emportent », le même lançait, au soir de la puissante journée d’action du 4 octobre 2005, un ultimatum au gouvernement en lui donnant quinze jours pour ouvrir de véritables négociations. Dans ce concert de poids lourds se fait entendre la petite voix du Parti des travailleurs, tout en affirmant que si le CPE n’est pas retiré la grève générale s’imposera l’éditorial du numéro 733 d’Informations ouvrières pose cette question pour le moins saugrenue : « Saura-t-on l’entende en haut lieu ? » Depuis Berlin, la sagesse et la compréhension présidentielles se sont exprimées : pour le moment Chirac soutient Villepin. Mais tout n’est pas si simple dans les couloirs du pouvoir, le numéro 2 du gouvernement, le bonapartiste et probable candidat à la présidence Sarkozy, inquiet de la tournure des événements invite à la « lucidité sur la situation politique » (Le Monde du 16 mars). Dans tous les cas de figure l’hypothèse de l’arrivée de 2007 à son terme sera défavorable à la classe ouvrière. La reconduite de la droite serait une défaite politique. Le retour de la gauche gouvernementale ne modifierait les conditions de vie et de travail qu’à la marge. L’état de décadence des institutions et du régime peuvent déboucher sur une variante française des solutions allemande ou italienne, là aussi rien de bon à attendre.

De tout cela se dégage la seule perspective progressiste possible : que la classe ouvrière se rassemble pour imposer sa loi sans tenir compte du calendrier électoral. Cela passe par la construction d’une convergence anticapitaliste dont l’objectif clairement annoncé sera de s’en prendre réellement au système d’exploitation et d’ouvrir la voie du socialisme.

Emile Fabrol

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